Portrait de sage-femme

Entretien avec Marie-Line Perarnaud, sage-femme

Marie-Line Perarnaud
Marie-Line Perarnaud

 

FSF. Tu es sage-femme depuis de nombreuses années, qu'est ce qui t'a amené à pratiquer l'Accouchement à Domicile ?

 

MLP. Pendant mes études de sage-femme à Bordeaux, une collègue de formation qui connaissait l'AAD m'a invitée à aller rencontrer Françoise OLIVE, la présidente de l'association des Sages-Femmes Libérales à Niort. Elle pratiquait l'AAD et nous l'avons accompagnée pendant une journée.

Elle est venue ensuite parler de sa pratique à toutes les étudiantes.

L’école de sages-femmes nous a conseillé de ne pas faire d'AAD tout de suite après la formation, Cette rencontre a été très importante pour moi, car désormais, je pouvais envisager avoir un enfant.

 

 

 

Mon premier métier a été infirmière à l’Hôpital de Pau. J’étais « classique » : je travaillais avec la chimie, j'appliquais des protocoles... J’ai pris une disponibilité pour reprendre les études de sage-femme et je suis revenue à Pau en tant que sage-femme. J'ai commencé à travailler en structure : j'avais un revenu, 3 enfants petits et donc une vie à organiser. J’ai accouché à la maison pour tous mes enfants avec Eliane DELAINE. J’ai tout appris avec elle. Elle avait plus de 40 ans de pratique d’accouchement à domicile. A son époque, les élèves sages-femmes étaient formées pour réaliser les accouchements à domicile : en sortant de l’école, elles pouvaient pratiquer tout de suite. Elle m'a proposé de suivre des femmes avec elle : pour effectuer des visites prénatales, postnatales et être présente lors des accouchements. Elle me disait d'oublier tout ce que j’avais appris pendant nos études (!). Et c'est une réalité, ce n’est pas le même métier ;

 

 

 

Le travail en AAD demande une énorme disponibilité, une gardienne pour les enfants et je n'arrivais pas à faire le pas.

Lorsqu' Eliane m'a annoncé qu'elle allait arrêter, j'ai pris la décision de démissionner de la structure et de commencer l'AAD. J'étais alors enceinte de mon 4ème enfant.

 

                

 

FSF . En tant que femme, qu'est ce que tu recherches dans l'AAD? Est-ce la bulle de la naissance qui reste souvent inaccessible en structure?

 

Mon premier intérêt en tant que femme était de ne pas être exposée à la lumière, les jambes écartées, face à des inconnus. J'étais en fuite de l'hôpital, je compris plus tard ce que l’accouchement à domicile apportait en plus de l’intimité.

 

 

Eliane DELAINE, qui habitait à 120 kms de chez moi. a été présente à mon domicile pour la naissance de mes 3 premiers enfants. Mes enfants sont tous nés à la maison, pour mon 4ème, Eliane allait s'absenter, c'est une collègue qui exerçait en clinique mais avait accouché à domicile, qui a accepté d’être là. J’ai bien réalisé à ce moment là que l’expérience personnelle ne suffit pas à donner à une sage-femme toute compétence pour pratiquer à domicile, une formation est nécessaire.

 

Une doula était présente pour la naissance de mon 5ème enfant en 2005.

 

Je voulais protéger mon bébé des gestes impatients. Mes deux premiers accouchements ont été longs et mes enfants auraient pu avoir des forceps.

Pour mon 5ème enfant, il y avait en plus une envie de continuer de vivre notre relation d'amour, en toute intimité.

 

 

 

 

 

FSF. Comment se passe la journée d'une sage-femme qui pratique l'AAD lorsqu'elle a 4 enfants ? Il y a la préparation, le suivi postnatal du bébé et de la mère,...

 

Je pratiquais environ 3 accouchements par mois dans 4 départements : Landes, Hautes Pyrénées, Gers, et Pyrénées Atlantiques.

La gardienne a accepté d'être joignable à tout moment et de prendre le relais en attendant que le papa rentre le soir. Mon 4ème enfant était allaité alors je l'emmenais en consultation, faire les suivis (rire!).

 

 

 

En 1999, un bébé est décédé et j'ai eu une interdiction de pratiquer pendant plus de 2 ans et demi, le temps de la procédure.

 

 

 

FSF. Lors du décès as tu été soutenue par tes pairs ? En quoi un tel événement a t-il influencé ta pratique ?

 

J'ai reçu beaucoup de soutien par mails de SF hospitalières / ou en clinique. La présidente de l'ANSFL m'a soutenue personnellement, mais pas professionnellement – je n'ai d'ailleurs jamais compris pourquoi. Des associations parisiennes, des sages-femmes qui travaillent en AAD m'ont témoigné de leur soutien, à l’étranger, dans une dizaine de pays, j’ai eu plus de 1000 signatures dont 300 d’Espagne !!! ; Une professionnelle de 72 ans m'a même écrit qu'elle vivait dans la peur qu'il lui arrive la même chose. Les SF ne se racontent pas leurs difficultés, leurs peurs. Elles travaillent encore souvent avec une obligation de résultat, le bébé doit arriver normal et vivant.

Nous entretenons ainsi l'idée que les bébés n'ont pas le droit de mourir à la maison. On cache les morts, les problèmes ou les transferts, on se tait.

 

 

 

Un comité de soutien s'est créé avec les parents avec qui j'avais travaillé. Il se réunissait une fois par mois chez moi. Les parents ont rédigé de nombreux courriers, ont récolté des sous jusqu'au procès (3ans plus tard). C'était  super et difficile à la fois : la sage-femme est un métier solitaire et son rôle est de soutenir les parents, alors recevoir leur soutien était contradictoire.

 

 

 

Depuis ce tragique événement, j'ai intégré les réflexes à avoir dans un tel cas de figure, pour que tout se passe dans « l'ordre » et assurer sa propre sécurité : appeler la police pour constater que le travail a été fait en toute légalité, transporter le bébé dans un véhicule des pompes funèbres (et pas une ambulance). Dépasser sa terreur de faire les transmissions à une équipe hospitalière, surveiller les modalités d’examens de laboratoire, surveiller le placenta … ! Rester avec les parents malgré les menaces du corps médical ou de la famille élargie, Bref : jouer à l’héroïne !Dans mon cas, il y a eu beaucoup d'irrégularités et le procès aurait été différent si j'avais pris toutes ces précautions.

 

 

 

Maintenant j'introduis dans la préparation à la naissance un film hollandais qui présente l'expérience d'un couple qui accueille un bébé mort lors d'une césarienne. J'en discute avec les parents, on réfléchit à ce que l'on ferait si la mort devait arriver, si un enfant devait naître malformé. J'ai moi-même dû travailler sur le sujet pour avancer. Et depuis que j'ai levé le tabou, ma pratique est plus légère, les parents se sentent plus tranquilles et ils se prennent beaucoup plus en charge.

J'ai de nombreux témoignages de décès car toutes les familles sont touchées par la mort (une fausse couche, un avortement, une interruption thérapeutique). Des fois on rit, parfois on pleure aussi. Le fait d'en parler fait du

bien à tout le monde.

 

 

 

En 2002, la relaxe pénale a été prononcée, j'ai tout de même eu une condamnation civile (indemnités à verser aux femmes de la famille : la mère, les grand-mères, les tantes, ...). Je viens de passer en Conseil Disciplinaire devant l’Ordre des Sages-femmes à Toulouse car les parents ont poursuivi leur plainte, rejoints par le Conseil Départemental. Je suis triste et en colère encore de voir comment je suis obligée de parler de physiologie, de Préciser ce que cela veut dire à des sages-femmes hospitalières (car bien sûr il n'y avait pas de sage-femme libérale pratiquant les accouchements à domicile parmi elles ), sages- femmes hospitalières qui me coupent la parole en me disant qu’elles savent ce que c’est : la physiologie ! Sages-femmes à qui je ne sais pas comment , j’ai réussi à arracher qu’effectivement les bébés pouvaient mourir même quand tout s’annonçait normalement.

 

J’ai le verdict dans un mois et demi. Si je suis sanctionnée ou interdite, je fais appel. Je souhaiterais que d’autres sages-femmes pratiquant l’accouchement à domicile me rejoignent comme partie civile pour défendre notre pratique et nous enlever des épaules cette obligation de résultat : un bébé vivant et bien portant.

 

 

 

 

 

FSF. Quels sont les éléments que l'on peut transmettre aux SF qui ne soutiennent pas l'AAD afin qu'elle reconnaissen tl'intérêt de cette pratique pour les femmes et leur bébé ?

  

Je suis féministe aujourd'hui. Beaucoup de femmes ont cru que l'arrivée de la pilule et le droit à l'avortement allait être une victoire sur la société patriarcale or le travail de l'utérus reste une valeur niée.

Coline Serreau va diffuser un documentaire en janvier « La Terre vue de la Terre» dans lequel elle consacre un passage sur les femmes. Elle fait un parallèle entre la situation des femmes et celle de la Terre, toutes deux en mauvais état. Nous sommes dans une société sexiste, matricide où le travail des femmes, « fabriquer des humains », enfanter n'est pas reconnu comme ayant de la valeur.

 

 

 

L'écologie de la naissance c'est de respecter, pour chaque contraction, les sécrétions naturelles de l’hormone de l’amour qu’est l’ocytocine. Elle développe la capacité à aimer de la mère en multipliant ses propres récepteurs dans le cerveau de la mère. Or l’ocytocine synthétique utilisée pendant l'accouchement à l’hôpital, ne passe pas la barrière des méninges du cerveau. Les femmes accouchant sous péridurale, déclenchées, césarisées, sont  dans l’incapacité de sécréter cette hormone naturelle de l’amour. Lorsqu’elle est naturelle, cette hormone baigne ainsi la mère et l’enfant dans le même état d’amour et développe leur capacité à aimer à tous les deux. Aimerl’autre mais aussi la terre.

L'avenir est d'aimer les autres, aimer la Terre.

 

 

 

Ce que je peux dire aux SF de l'hôpital c'est de gagner leur autonomie totale vis à vis des obstétriciens. Les cadres sont souvent des hommes et ils contrôlent comme ailleurs la société. Nous ne sommes pas tellement plus libérées que les femmes en tchador. On a intériorisé l'oppression. Les hommes n’ont plus besoin d’exercer l’oppression de façon visible : nous nous l’appliquons à nous mêmes de façon automatique. Nous avons accepté de croire que les femmes-sages-femmes n’étaient pas vraiment capables d’accoucher par elles-mêmes, qu’il y avait quelque chose d’imparfait chez elles, d’inintelligent qui justifie que les professionnels (sages-femmes ou obstétriciens) interviennent et les sauvent de leur impuissance ; trop de sages-femmes encore jouent le rôle d’agent oppresseur sur les mères. Les femmes sont terrorisées, obéissantes, gentilles, nous le constatons quotidiennement à la Maison de Naissance.

 

 

 

Les femmes sont soumises et le cortisol sécrété dans ces situations de stress bloque leur intelligence et l’exercice du libre choix : Qu'est ce qu'il serait bon pour moi ? Aujourd'hui les enfants sont devenus plus importants que les femmes (amniocentèse).

Avant il fallait sauver la mère. Maintenant, quand une femme dit vouloir accoucher à domicile, on lui répond qu'elle ne pense qu'à elle. Les discours infantilisent les femmes, « Ma petite dame ! ».

C'est très grave, il y a de la maltraitance psychologique et des cas de maltraitance physique pendant les accouchements en structure.

 

 

 

Les SF sont terrorisées également. Elles sont prises en étau entre le médico-légal, les protocoles, les désirs des femmes. Je peux dire qu'aujourd'hui leur travail relève plus de pratiques d'infirmières spécialisées. Quel intérêt de clamer haut et fort une reconnaissance de diplôme dans ce cas ? De plus la plupart des prescriptions sont inutiles. Aujourd'hui avec une bonne hygiène alimentaire, l'homéopathie et l'ostéopathie, on obtient d'excellents résultats.

Personnellement, je n'utilise que les prescriptions de laboratoire.

 

 

 

 

 

Les SF ont perdu leur âme. Si elles n'évoluent pas, les femmes qui n'ont pas la puissance et la confiance d'accoucher par elles mêmes, seront dans l'impasse.

L'avenir pour moi réside dans les MdN parentales associatives (terme protégé et déposé à l’INPI).

 

 

 

 

FSF. Vous avez de nombreux projets pour permettre aux femmes de choisir en toute liberté le lieu où elles nsouhaitent accoucher. Où en sont vos démarches ?

 

 

En 2001, pendant mon interdiction de pratiquer, nous avons ouvert la Maison de Naissances (MdN) à Pau .

Kouchner venait d'annoncer que les MdN seraient autorisées en France. La sage-femme avec qui je travaillais jusqu'alors, Pomme ALADENISE, a continué les AAD. Deux accouchements ont eu lieu dans la MdN. Nous sommes allées voir le directeur de la Direction Départementale des Affaires Sociales pour lui présenter nos activités et nous avons alors appris qu'aucune disposition légale n'avait été votée par les parlementaires. Nous avons dû nous arrêter là.

   

 

Aujourd'hui, un centre de documentation, de Formation et de Recherche se met en place.  

 

Sur le volet formation, nous ouvrons un cursus professionnel de « maîtresse de maison ». C'est un nouveau métier qui a été créé pour les maisons de retraite et les maisons de jeunes également. Ces personnes gèrent l'intendance d'un lieu.

 

 

 

Nous négocions un partenariat avec l'Institut du Travail Social de Pau pour qu'il prenne en charge la partie administrative (6 mois) et ensuite nous assurons la spécialisation Petite Enfance. Nous abordons la grossesse, l'accouchement et le postnatal (l'écoute des pleurs des bébés, l'allaitement et le massage). Une maîtresse de maison spécialisée petite enfance pourra assurer une permanence, des activités au sein d’une association de parents, sous contrat aidé par l’Etat au sein de Maisons de Naissance Parentales Associatives. Elle pourra aussi exercer dans des crèches municipales ou haltes-garderies.

 

 

 

Nous avons constitué par ailleurs une base de données avec une étudiante de Toulouse. Cela va nous permettre de gérer notre fonds documentaire et de faire des soirées à thème...

Les fiches MIDIRS représentent une formidable source d'information et nous projetons d'acheter la licence pour exploiter ces données. Nous avons l’accord pour la France. Nous allons donc les traduire, les imprimer et les diffuser. Elles regroupent beaucoup de données sur 25 thèmes de la grossesse, l'accouchement et les suites de couches. Elles s'adressent autant aux parents qu'aux professionnels puisque certaines ont les termes médicaux et d'autres sont accessibles à tout public. Leur but étant de permettre aux parents d’exercer un choix libre et conscient et de développer leur autonomie en matière de maternité et de périnatalité.

 

 

 

Pour la recherche, nous avons employé Séverine Beauchet, titulaire d’un master d'économie de Santé. Nous travaillons ensemble un argumentaire sur la nécessité du Centre de Documentation, Formation, Recherche avec un état des lieux sur la naissance en France. Il nous servira à déposer nos demandes de financement.

Nous allons travailler à établir des statistiques fiables sur la naissance. Les indicateurs statistiques ne sont pas performants aujourd'hui, et le ministère de la Santé n'est pas bien informé ce qu’il reconnaît lui-même. En 2010 nous évaluerons le coût de la naissance (en structure et à la maison).

Pour que les MdN extrahospitalières aient une chance de s'implanter, il faut diffuser des études scientifiques et des études qui portent sur l'argent. Ainsi les institutionnels arrêteront d'avoir peur, et les parents pourront, eux aussi, bénéficier de ces informations.

 

 

 

 

FSF. Cette année tu as pris la décision de ne plus exercer ton métier de sage-femme. Pour quelles raisons?

 

Je suis encore seule à pratiquer l'AAD dans la région de Pau. Et l'information sur l'accouchement à domicile ne circule pas. Les parents que j'accompagne reviennent parfois du laboratoire de biologie en me disant que l'AAD est illégal, ou les services de sécurité sociale ne veulent pas me rembourser les frais de déplacements. J'ai l'impression d'être une clandestine.

 

 

 

J'ai envie d'avancer avec des études traduites à la main, que l'information

circule de façon large et massive. J'ai envie de soutenir les associations de parents, d'encourager les femmes à être visibles pour ne plus se laisser berner par les obstétriciens voire à porter plainte dans le cas de césariennes abusives comme cela s’est fait dans les autres pays. Ce sont ces plaintes devant les tribunaux qui ont permis des changements profonds ;

Et les fiches MIDIRS demandent du temps.

Pour ma défense lors du procès, j'ai eu besoin d'étudier des textes et des analyses sur les actes médicaux. Il existe de nombreuses documentations qui portent sur les effets négatifs de l'écoute des bruits de coeur par monitoring, l’auscultation intermittente qui ne fait pas l’objet de consensus en France, sur les échographies qui ne sont pas obligatoires et apparaissent inefficaces voire délétères pour le bébé, sur le syntocynon qui altère la capacité d’aimer des mères et des bébés, ...

Quand tu exerces, tu n'as pas le temps de te plonger dans toute cette information.

J'ai envie de développer tout cela.

 

 

 

L'essaimage des Maisons de Naissance parentales associatives me tient également à coeur. Ici à Pau, nous ne pouvons plus recevoir d'adhérents, nous démarrons des projets à Oloron, Bayonne. Bagnères de Bigorre vient de nous solliciter. Quand 10 ou 20 maisons de naissance auront envie de faire de l'AAD, dans leurs murs, les parents auront moins peur et leurs paroles auront plus d'impact.

Nous avons 40 ans de retard sur le Québec, les Pays Bas, ou l'Allemagne. Nous ne pourrons pas le rattraper mais notre atout par rapport à ces pays, malgré notre retard historique, serait de bâtir notre « révolution » à partir de la demande des parents associés aux professionnelles – les sages-femmes - présentes comme des collaboratrices et non pas des supérieures hiérarchiques.

Merci pour cette occasion précieuse de bénéficier de ce lieu d’expression. Cela m’a fait beaucoup de bien et contredit efficacement mon sentiment d’isolement.

 

Merci Aurélie !

 

 

 

 

Merci Marie – Line,

Nous te souhaitons une belle issue à ton procès.

FSF/ Aurélie, Septembre 2009

 

 

 

 

 Source:

 La Gazette n°61- 3éme trimestre 2009

 

 

 

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